Société

Afrobaromètre et ses sondages, ce que pense Gerry Taama

Par Gerry Taama

C’est désormais devenu une tradition. Tous les deux ou trois ans afrobaromètre publie ses sondages, et aussitôt les hommes politiques et les acteurs de la société civile s’en saisissent pour chacun justifier leurs positions. Sauf que la confrontation avec la réalité n’est pas toujours heureuse. En 2014, on nous avait assuré que plus de 85% des Togolais voulaient la limitation des mandats à deux. Nous sommes allés à des élections présidentielles en 2015. Logiquement, ce peuple devrait sanctionner celui qui briguait un troisième mandat. Mais étant donné que les 4 candidats de l’opposition (moi y compris) n’ont toujours pas prouvé qu’on les a volé, nous sommes obligés bien malgré nous de convenir que ce même peuple a voté à 60% de taux de participation. Et que 55% de ces votants ont choisi Faure Gnassingbé. Ça, c’est un fait.

Je suis de retour de la brousse et je viens de faire lecture des résultats d’enquête. Du très bon travail assuré par notre cher ami Blimpo. La présentation comme d’habitude est d’une clarté exceptionnelle.

J’ai dirigé, entre 2010 et 2012, une agence de sondage; Moffi, et nous avons à l’époque procédé à plusieurs études aussi bien à Lomé qu’à l’intérieur du pays.(je sais, j’ai fait beaucoup de choses). Ma maîtrise en sociologie m’y a sans doute aidé, même si je reconnais que j’ai dû me remettre à niveau en achetant plusieurs livres sur internet, et que la connaissance du logiciel SPSS a nécessité de solides bases en informatique et gestion de données. En cette qualité, je me permets de faire ces trois observations, au milieu d’une quantité qui peuvent être relevées.

Primo: la thématique.
Pendant nos enquêtes, nous avons remarqué que les Togolais sont très prolixes sur tous les sujets, mais se murent comme une carpe dès que le sujet devient politique. Surtout dans les milieux ruraux, les questions liées à la politique font systématiquement fuir les gens. Du coup, la thématique à elle seule reste un sujet discriminant. D’après nos expériences, c’est presque toujours la même catégorie de personnes, hardies et plutôt frondeuses qui, dans les villages et villes de l’intérieur, acceptent se faire interroger sur des sujets politiques. Ce n’est pas la faute des sondeurs, mais une réalité sociologique avec laquelle il faut travailler, compte tenu de l’histoire particulière de notre pays.

Secundo: l’appartenance politique.
De la première observation découle la seconde: L’enquête a introduit un paramètre intéressant, l’appartenance politique. C’est très bien, sauf qu’en règle générale, les militants d’UNIR ne parlent pas. Ils sont élevés comme des militaires. Ils parlent sur ordre. Si vous arrivez dans mon village à Siou, et vous commencez à vouloir poser des questions qui abordent les sujets politiques, les militants d’Unir vont partir. Ils sont prévenus depuis forts longtemps à ne pas parler aux étrangers et aux journalistes. Ceux qui vont répondre à vos questions sont soit des indépendants, ou des frondeurs (donc plus proches de l’opposition). Et suivant le milieu où ils vivent, ils vous diront qu’ils sont soit du pouvoir ou de l’opposition. Dans beaucoup de villages de l’intérieur, il est bien vu de dire qu’on est proche du pouvoir. C’est souvent une garantie de tranquillité. Après, c’est la nature des réponses qui traduit la proximité avec Unir ou non. Aucun vrai militant d’Unir n’ira se prononcer sur la non-candidature de Faure en 2020: trop dangereux. L’erreur que l’interprétation de ses résultats peut avoir est de penser que les Togolais votent de façon objective, selon leur conscience, alors que dans beaucoup de cas, c’est selon les consignes du chef canton, du préfet, du ministre, du directeur, des cadres du villages et du frère ou sœur qui a réussi et qui paie l’écolage des petits frères et les ordonnances médicales. Point.

Tertio: la technicité des questions.
Des questions aussi techniques que le retour à la constitution de 92 sont difficilement compréhensibles par une grande partie de notre population. J’aurai aimé savoir, avant que ces personnes ne se prononcent sur le retour de la constitution de 92, combien avaient déjà lu cette constitution auparavant.Les sujets concernant la limitation de mandats et la non-candidature des Faure en 2020 sont toutes aussi complexes. Contrairement à ce qu’on croit, l’information sur la crise politique au Togo atteint très peu l’intérieur de notre pays. Les villes où les manifestations ont lieu sont majoritairement celles où l’opposition dispose d’un député au moins à l’assemblée nationale (Dapaong, Mango, Bafilo, Bassar, Kouka, Sokodé, Kpalimé, Atackpamé, Tsevié, Tabligbo, Aneho, .) ou alors là où vit une forte communauté tem soudée derrière le PNP (Anié, Tchamba.) Et encore ces manifestations se sont souvent limitées à la ville. D’après nos expériences de ces derniers mois, la conscience citoyenne et l’information politiques sont très peu présentes dans nos milieux ruraux.

En conclusion, bien que ces sondages soient réalisés avec un professionnalisme à toute épreuve, les résultats ne sont pas toujours exploitables par les hommes politique sans y ajouter une grosse dose de pondération. La matière du sondage, l’homme, n’est pas toujours exploitable indifféremment, sans tenir compte de l’histoire particulière du pays et de sa socialisation. Entre la société (au sens sociologique du terme) et la communauté, les rapports sociaux sont différents, et il est difficile d’appliquer à ces deux milieux les mêmes techniques d’étude des comportements. C’est un peu comme résoudre une formule trigonométrique en kabyè (ma langue maternelle). Pas facile.

Pour moi, une telle étude gagnerait à être plus ciblée (par exemple les partis politiques désignent leur militants) et se rapporter sur un échantillon plus petit avec des questions indirectes et plus fouillées. Les résultats ne seront pas des graphiques et des pourcentages, mais il ressortira des tendances intéressantes. Certes, les données se présenteront dans ce cas en de longues tirades de spécialistes, dans un document d’une centaines de pages, que malheureusement peu liront. C’est plus facile, les chiffres, mais sur le terrain, la réalité est scélérate.

Autrement, sur la base de ces résultats, il ne servirait plus à rien de s’époumoner à faire des réformes constitutionnelles, revoyons juste le cadre électoral et allons aux législatives. Les 63% de Togolais qui souhaitent le retour à la constitution de 92 donneront à l’opposition la majorité qualifiée requise pour pouvoir la modifier à l’assemblée nationale. Et surtout, pour 2020, les 87 % de Togolais qui souhaitent la limitation de mandats à deux (je rappelle que ce chiffre était de 85% en 2014) n’auront qu’à sanctionner Faure dans les urnes.

Sursum corda.

Gerry

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