Dr Innocent Kpeto : « L’Afrique doit sécuriser son accès aux médicaments et investir dans la production locale »

Lauréat du Prix d’Excellence de la Pharmacie Africaine lors de la 25e Réunion des Pharmaciens d’Afrique (PBAR) tenue le 10 juin 2026 au Tchad, le Dr Innocent Kpeto, past-président de l’Ordre national des pharmaciens du Togo, revient sur cette distinction continentale. Dans cet entretien accordé à 24heureinfo, il évoque les défis du secteur pharmaceutique africain, la lutte contre les faux médicaments, la couverture maladie universelle et l’urgence d’une production locale des produits de santé.
24heureinfo : Vous avez reçu le Prix d’Excellence de la Pharmacie Africaine le 10 juin dernier au Tchad. Quelle a été votre première réaction ?
Dr Innocent Kpeto : C’est avant tout une immense émotion et un grand honneur. Cette distinction est particulière parce qu’elle émane de mes pairs. Ce sont les responsables des ordres professionnels et des instances pharmaceutiques africaines qui ont porté leur choix sur ma personne. Au-delà de ma modeste contribution, je considère que c’est la pharmacie togolaise qui est honorée à travers cette reconnaissance continentale.
24heureinfo : Selon vous, qu’est-ce qui a motivé cette distinction ?
Dr Innocent Kpeto : Ce prix récompense un parcours, mais surtout un engagement au service de la profession pharmaceutique. J’ai eu l’opportunité d’exercer à différents niveaux du secteur, aussi bien comme grossiste-répartiteur que comme pharmacien d’officine, ce qui m’a permis d’avoir une vue presque à 180° de notre secteur d’activité. Mon engagement au sein de l’Ordre national des pharmaciens du Togo, puis à la tête de l’Inter-Ordre des Pharmaciens d’Afrique, m’a donné l’occasion de contribuer aux réflexions et aux actions menées pour le développement de la pharmacie sur le continent.
24heureinfo : Vous insistez souvent sur la sécurité du médicament. Pourquoi ce sujet reste-t-il central ?
Dr Innocent Kpeto : Vous savez, le médicament n’est pas un produit comme les autres. Il est directement associé au bien-être et à la vie des populations. Nous, pharmaciens, nous nous considérons comme des sentinelles face à toutes les pratiques illicites qui exposent nos concitoyens et sapent la confiance dans le système de santé. Nous devons continuer à sensibiliser les populations sur les dangers liés aux faux médicaments et à l’automédication. C’est dans ce sens que, depuis plusieurs années, les pharmaciens togolais sont mobilisés pour informer et défendre une utilisation responsable des produits de santé.
24heureinfo : Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels le secteur pharmaceutique est confronté ?
Dr Innocent Kpeto : Le défi majeur reste l’accès sécurisé aux produits de santé. Nos États investissent dans les infrastructures sanitaires, les équipements et la formation des ressources humaines. C’est indispensable. Mais tous ces efforts risquent d’être limités si nous ne garantissons pas la disponibilité et la qualité des médicaments. La question de l’approvisionnement reste donc stratégique, dans un contexte mondial de pénuries.
24heureinfo : La pandémie de Covid-19 a-t-elle changé la donne ?
Dr Innocent Kpeto : Oui, profondément. La crise a révélé la vulnérabilité de nombreux pays africains face aux ruptures des chaînes d’approvisionnement internationales. Lorsque les frontières se ferment ou que les circuits logistiques sont perturbés, nous nous retrouvons rapidement confrontés à des difficultés d’accès aux médicaments. Cette expérience doit nous pousser à repenser notre modèle.
24heureinfo : Faut-il alors miser sur la production locale des médicaments ?
Dr Innocent Kpeto : C’est une nécessité. La production locale constitue un levier important pour renforcer notre souveraineté sanitaire. Toutefois, elle ne peut pas reposer uniquement sur les professionnels du secteur. Les expériences réussies dans certains pays montrent qu’il faut une volonté politique forte, une stratégie industrielle claire et une mobilisation de tous les acteurs concernés. Les pharmaciens peuvent porter le plaidoyer, mais la réussite dépendra d’une vision nationale partagée.
24heureinfo : Le Togo met progressivement en œuvre la couverture maladie universelle. Quel regard portez-vous sur cette réforme ?
Dr Innocent Kpeto : C’est une réforme majeure. Elle permet à davantage de citoyens d’accéder aux soins sans être freinés par des difficultés financières. À terme, elle contribuera également à réduire le recours aux circuits informels de distribution des médicaments. Nous ne pouvons que nous en réjouir en tant que citoyens, mais aussi en tant que prestataires.
Le Togo a opté pour une approche de couverture maladie que d’autres pays nous envient. Notre système élargit significativement l’accès du plus grand nombre de Togolais à la prise en charge de toutes les pathologies ; ce n’est pas le cas ailleurs. Notre défi commun sera de garantir la pérennité du système, d’une part par un financement adéquat de la demande, mais aussi par la vigilance de tous afin de protéger notre AMU contre toute pratique nuisible.
Nous disons également que cette politique devra s’appuyer sur un approvisionnement fiable et durable en produits de santé. C’est là notre plaidoyer à l’endroit des organismes de gestion afin de limiter les retards de remboursement de nos prestations, qui pourraient fragiliser le système d’approvisionnement du pays.
24heureinfo : Les réseaux sociaux influencent de plus en plus les comportements en matière de santé. Est-ce une préoccupation pour les pharmaciens ?
Dr Innocent Kpeto : Bien sûr. Nous constatons chaque jour que des patients arrivent dans les pharmacies avec des produits ou des compléments alimentaires découverts sur les réseaux sociaux. Ces outils sont utiles lorsqu’ils diffusent une information fiable, mais ils peuvent aussi véhiculer des contenus trompeurs ou dangereux. Il est important de rappeler que les professionnels de santé restent les interlocuteurs les plus qualifiés pour conseiller les patients. Les réseaux sociaux ne doivent pas remplacer les ordonnances des médecins.
24heureinfo : Que représente finalement ce prix pour la suite de votre engagement ?
Dr Innocent Kpeto : Je ne le considère pas comme une consécration, mais comme une responsabilité supplémentaire, un encouragement à faire davantage. Nous devons poursuivre le travail de sensibilisation, d’accompagnement des jeunes générations de pharmaciens et de défense des grandes causes de santé publique, notamment l’accès à des médicaments de qualité et la sécurité sanitaire de nos concitoyens.
24heureinfo : Un dernier mot ?
Dr Innocent Kpeto : Je dédie cette distinction à tous les pharmaciens togolais. C’est ensemble que nous avons construit cette crédibilité. J’espère que cette reconnaissance contribuera à renforcer davantage le rayonnement de la pharmacie togolaise sur le continent africain.









