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Madagascar : une crise sécuritaire qui en cache une autre

À Madagascar, une vague de disparitions d’enfants plonge la capitale dans l’effroi. Mais la réponse du colonel Randrianirina — qui crie au « terrorisme » politique sans en apporter la moindre preuve — révèle davantage sur l’état d’un régime aux abois que sur la réalité des menaces. Derrière la rhétorique guerrière, une équation politique explosive : une société qui demande des comptes, une junte qui s’est coupée de ses soutiens, et une horloge institutionnelle que la SADC surveille de près.

On ne saurait mieux résumer la situation qu’avec les mots du juriste Omar Abderman Ramadany, publiés dans les colonnes de L’Express Madagascar au plus fort de la crise : « Face à cette crise sécuritaire, les citoyens n’attendent ni des spéculations ni des accusations non démontrées. » Une phrase brève, mais qui dit tout. Elle dit que la population a regardé la réponse officielle, qu’elle l’a jugée, et qu’elle a rendu son verdict. Les Malgaches ne veulent pas d’une théorie du complot — ils veulent que leurs enfants rentrent à la maison.

Les faits sont pourtant là, massifs et indiscutables. Depuis le 1er janvier 2026, la Direction générale de la police nationale a enregistré 172 plaintes pour disparitions, dont 164 toujours non résolues. Huit enfants ont été retrouvés morts. Cent dix-neuf dossiers concernent la seule région d’Analamanga. Depuis le début de la semaine du 7 juillet, trois corps supplémentaires ont été découverts à Antananarivo. Le phénomène, qui couvait depuis mai, a atteint son point de rupture après le 26 juin, jour de fête nationale : les signalements sont devenus quotidiens, les familles ont cessé de laisser leurs enfants jouer dans la rue, et le 6 juillet, une femme simplement soupçonnée de tentative d’enlèvement a été violemment lynchée par une foule à bout de nerfs. C’est la définition d’une société qui ne fait plus confiance à ses institutions pour la protéger.

La réponse du pouvoir n’a pas été à la hauteur de cette attente — elle en a pris le contrepied. Après avoir parlé de « terrorisme » quelque jours en amont, le 10 juillet, depuis Toamasina où le colonel Randrianirina inaugure les locaux du Bureau indépendant anti-corruption, il prend une tonalité quasi christique : « Pourquoi ne pas me tuer moi, si c’est moi qui dérange ? Tuez-moi, mais ne tuez pas les enfants malgaches. Tuez-moi si vous êtes des hommes. Je le dis ici clairement. » Son Premier ministre parle de « guerre » contre ceux qui « veulent freiner la Refondation ». Quatre cents membres des forces de sécurité sont déployés dans la capitale. Un centre opérationnel est ouvert. Des sites internet sont bloqués en Conseil des ministres. Par ailleurs, le colonel annonce vouloir instaurer des andrimasom-pokonolona — des comités de vigilance de quartier chargés d’assurer une surveillance de proximité, une vieille pratique malgache réactivée dans l’urgence.

Le problème est que cette lecture des événements reste entièrement à démontrer. Aucun commanditaire n’a été nommé. Aucun réseau identifié. La seule piste évoquée par les autorités est une vague allusion à de la « cryptomonnaie » qui « circulerait pour semer le trouble » — une formule qui relève davantage du discours d’atmosphère que de l’enquête criminelle et qui alimente la psychose. Et l’épisode des drones — revendiqué quelques jours plus tôt par le mystérieux groupe Sampana Tsikilo Madagasikara, dont nul ne connaît la véritable identité ni la réelle capacité d’action — flotte en arrière-plan, sans jamais être officiellement associé aux disparitions d’enfants, mais en contribuant à alimenter un même registre : celui du complot venu de l’ombre contre la Refondation. C’est précisément ce glissement que la société civile malgache refuse.

Des corps intermédiaires qui reprennent la parole

Le Syndicat des enseignants-chercheurs et chercheurs-enseignants (Seces) d’Antananarivo a été parmi les premiers à formaliser ce refus. Dans une déclaration publiée au plus fort de la crise, il a intimé aux autorités de ne pas « se contenter des déclarations sur les objectifs supposés des personnes qui seraient derrière ces faits », ajoutant que « la population attend du pouvoir en place, un pouvoir militaire qui plus est, qu’il éradique ces faits à la racine, et non pas qu’il se contente d’interpeller les petits poissons ».

La demande de la société traditionnelle est encore plus directe. Un collectif a formellement réclamé le rétablissement des élections des chefs de Fokontany, ces responsables de quartier actuellement désignés par le pouvoir faute d’élections locales. La revendication est ciblée : si la junte veut répondre à la crise d’insécurité, qu’elle commence par rendre aux communautés les outils démocratiques qui leur permettent de s’autogérer. C’est un défi politique enveloppé dans un problème de sécurité publique — et il est d’autant plus difficile à esquiver que c’est précisément le type de gouvernance locale que le colonel Randrianirina mobilise désormais pour suppléer aux carences de l’État, avec ses andrimasom-pokonolona. La contradiction est difficile à ignorer : on ne peut pas remettre la sécurité de proximité entre les mains des communautés et refuser de leur donner les moyens de se gouverner elles-mêmes.

C’est enfin l’Église catholique qui a apporté la caution morale à ce mouvement de contestation. La Conférence épiscopale de Madagascar, par la voix de son vice-président Mgr Jean Pascal Andriantsoavina, a annoncé qu’elle « ne pouvait plus se taire ». Les prélats ont reconnu les efforts déployés par les forces de sécurité — un geste d’équilibre caractéristique de la diplomatie épiscopale. Mais ils ont également déclaré « ne pouvoir rester indifférents face à la réalité douloureuse et aux cas d’homicides survenus ici et là, dont les auteurs restent inconnus ». Ce dernier mot — inconnus, et non désignés — constitue un démenti implicite à la thèse du complot politique. Et leur injonction finale — « que les actions soient plus nombreuses que les paroles, au risque de laisser le mal prendre davantage d’ampleur » — est un avertissement que l’Église, institution parmi les plus respectées de Madagascar, ne formule pas à la légère.

Une junte qui cumule les fronts

Cette convergence de critiques ne surgit pas du néant. Elle est le produit d’une dégradation continue de la relation entre la junte et la société malgache depuis le printemps. Amnesty International avait dressé le constat dès mars : six mois après le coup d’État d’octobre 2025, « la réforme a laissé place à la répression ». Les revendications originelles du mouvement Gen Z — eau, électricité, emploi, lutte contre la corruption — demeuraient sans réponse. Les nouvelles autorités avaient durci la répression en recourant à des « chefs d’accusation vagues tels que l’association de malfaiteurs, les menaces à la sécurité nationale et la déstabilisation » pour réduire au silence militants, opposants et anciens partisans.

Les faits s’accumulent depuis. En avril, six militants de la Gen Z arrêtés en pleine nuit. Le colonel Patrick Rakotomamonjy, officier de la transition lui-même, incarcéré pour complot présumé d’assassinat après avoir dénoncé des faits de corruption. L’ancien ministre Paul Rabary poursuivi sur la base d’échanges WhatsApp. Le député Rajerison, dont l’immunité a été levée pour avoir déposé une requête de destitution constitutionnellement prévue. Et surtout, la Haute Cour constitutionnelle — clef de voûte du système juridique malgache — progressivement neutralisée à coup de pressions judiciaires et de décrets qui ont conduit à en remodeler la composition depuis décembre 2025.

Le 29 juin 2026, lors d’un sommet extraordinaire, la SADC a réaffirmé sa position avec une netteté inédite. Elle a exigé des « réformes inclusives, le retour à l’ordre constitutionnel, la libération des prisonniers politiques, la fin des arrestations arbitraires et la préparation d’élections crédibles ». Elle a également approuvé le déploiement d’un panel d’anciens chefs d’État — conduit par l’ancienne présidente du Malawi Joyce Banda — pour accompagner le processus de transition. L’horloge est posée : référendum constitutionnel prévu en mars 2027, élection présidentielle en octobre 2027. Entre-temps, la concertation nationale, initialement prévue en mai, a été déléguée aux Églises chrétiennes et se fait reporter de mois en mois. La crise criminelle de juillet arrive donc au pire moment pour une junte qui accumule les fronts : une société civile qui reprend la parole, une opposition criminalisée mais toujours vivante, une Église qui hausse le ton, et une communauté internationale qui surveille le calendrier. Ce n’est pas une crise sécuritaire qui menace Madagascar. C’est la somme de tous les problèmes qui ont été créé depuis octobre 2025.

 

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