Tribune

Dr Wembou Sama Missimba revient sur le traité de Baguida, acte fondateur de l’entité togolaise

Il y a 142 ans, le 5 juillet 2026, jour pour jour, naissait l’entité togolaise à travers un acte juridique imprévisible sur les côtes du futur Togo…

Baguida, 5 juillet 1884 : retour sur près d’un siècle et demi d’histoire politique nationale

Il est bien connu des Togolais que le Protectorat allemand du Togo date du 5 juillet 1884. Deux personnalités, un temps, un lieu pour le destin d’un État qui a précédé la Nation.

Au large de la côte sablonneuse, Baguida, situé du côté ouest, se doutait encore, en ce jour du 5 juillet, que son nom prendrait une portée historique internationale par la signature d’un accord qui deviendra Protectorat et consacrera ainsi la naissance du Togo.

À partir de cet acte symbolique, le colonisateur allemand trace ses lignes de force à travers une kyrielle d’accords signés de gré ou de force avec les chefs locaux.

Deux noms, ou plutôt trois, suscitent une question essentielle : Gustav Nachtigal et le couple Mlapa-Plakou. Quel rôle ont-ils joué dans l’internationalisation territoriale du Togo ?

Dr Gustav Nachtigal

Consul général de l’Empire allemand, il agissait au nom de Sa Majesté l’Empereur d’Allemagne. Il ne venait pas pour signer un traité avec les représentants du trône théocratique des Bè-Togo.

Venu à bord de la Möwe avec les deux otages (Gomez et Wilson, faits prisonniers par la Sophie), embarqués de Kiel pour Petit-Popo après avoir accepté de payer 30 000 marks en dédommagement, une autre condition leur était imposée : dans le cas où ils n’auraient pas cette somme, le gouvernement allemand recevrait en compensation un territoire destiné à l’érection d’une base navale pour la protection de ses factoreries sur la côte ouest d’Afrique.

Dans cette optique, le Dr Nachtigal se rend à terre le soir du 4 juillet 1884, en compagnie du Dr Buchner, pour la tenue d’une réunion le lendemain avec tous les chefs de la ville.

C’est dans ces circonstances que l’envoyé allemand est indirectement amené, le 5 juillet 1884, à placer les villages de Togo, Baguida et Lomé sous Protectorat allemand (P. Ali-Napo, 2020, p. 106), d’où le caractère imprévisible du traité.

Le couple Mlapa-Plakou

Ils apparaissent pour la première fois dans la documentation écrite le 23 juin 1884, avant le traité dit de Protectorat signé à Baguida le 5 juillet 1884 et confirmé le lendemain à Lomé.

Dans cet acte fondateur du Togo, Mlapa est présenté comme le « Roi de Togo », représenté par Plakou, son porte-canne, assisté pour la circonstance de Koudadjé et Oklou (ou Eklou) de Togoville ainsi que des chefs Gassou de Baguida, Adey et Hadji (ou Dadji) de Bè (K. Etou et al., 2016, p. 52).

Ces chefs, par l’apposition de signes de croix en guise de signatures au bas d’un traité rédigé au préalable en leur absence, en langues allemande et anglaise, sans comprendre ni ces langues ni la portée des événements, acceptèrent ainsi le Protectorat au nom de leur roi Mlapa de Togo, que Gustav Nachtigal n’a ni vu ni rencontré, comme il le mentionne lui-même dans son rapport de mission (P. Ali-Napo, 2020, p. 9).

Ce faisant, il consacrait la naissance de l’espace aujourd’hui togolais par la seule volonté impérialiste occidentale de la fin du XIXe siècle.

Qui était ce fameux « roi Mlapa », longtemps présenté comme tel dans les manuels scolaires togolais ?

On sait peu de choses sur ce personnage. Quelques documents écrits de la fin du XIXe siècle attestent de l’existence de Mlapa, personnage distinct de Plakou. Cependant, il ne vivait plus au moment de la signature du traité de Protectorat (K. Etou et al., 2016, p. 53).

En effet, le 11 juillet 1884, Heinrich Randad, commerçant allemand nommé consul provisoire par Nachtigal, se rend à Togoville pour confirmer le traité signé six jours plus tôt (Y. Marguerat, 1993, p. 422). Il y apprend que Mlapa est « décédé depuis longtemps déjà ».

Mlapa était-il réellement un roi ? Si oui, de quel royaume ?

L’analyse conduit à penser que Mlapa aurait été un personnage influent, probablement un chef de lignage jouissant d’une grande audience, qui s’était progressivement imposé aux autres chefs de la localité (P. Ali-Napo, 1995, Tome I, p. 122).

Il n’était en aucun cas un véritable « roi », titre que se plaisaient à porter certains chefs de clans ou de lignages des principales villes côtières afin de se présenter comme les autorités légitimes avec lesquelles les Européens devaient traiter.

Autre élément à prendre en compte : le terme fio ou fia désigne indistinctement un chef ou un roi en langue éwé. La confusion pourrait donc provenir des interprètes de l’époque, à moins que les Allemands n’aient, délibérément, choisi de qualifier Mlapa de « roi » afin de donner davantage de crédibilité au traité sur le plan international (P. Sebald, 2007, p. 31-32).

Quoi qu’il en soit, dans la société traditionnelle bè-Togo, la disparition d’un chef n’avait pas d’incidence politique immédiate. La tradition permettait au collège chargé de la régence de continuer à agir en son nom jusqu’à l’intronisation de son successeur.

Tel semble avoir été le cas à Togoville, où Plakou agit au nom du défunt Mlapa en se présentant comme son porte-sceptre.

Comme le souligne le professeur Komla Etou (2016, p. 57), la responsabilité historique de Mlapa et de Plakou dans la naissance du Togo est indéniable.

Même s’il est désormais établi que Mlapa était décédé au moment de la signature du traité, il n’en demeure pas moins qu’il a joué un rôle majeur dans l’histoire du Togo, puisque c’est officiellement en son nom que le traité de Baguida fut signé par Plakou et d’autres chefs de la théocratie de Nyigblin.

Une question demeure toutefois : qui a mandaté Plakou ?

Deux versions sont avancées, sans qu’il soit possible de trancher.

Selon certains, Plakou aurait été désigné par les nyigblinnu, car il était le seul habitant de Togoville à avoir déjà rencontré des Européens avant 1884. D’autres soutiennent qu’il aurait pris cette initiative de sa propre volonté, au risque de sa vie, face au refus des autres nyigblinnu.

Ce qui paraît établi, c’est que Plakou agit sous le couvert de Mlapa, déjà décédé. Il cherchait probablement à s’abriter derrière son autorité au cas où le traité aurait eu des conséquences fâcheuses.

C’est ce qui expliquerait qu’il se soit rendu à Galapé pour remettre le traité à un certain Sidol, considéré par certains comme le successeur de Mlapa et qui prendra plus tard le titre de Mlapa II.

À Togoville, Plakou est imposé en 1890 par l’administration allemande comme « chef supérieur des villages de Togo » en récompense de son dévouement à la cause allemande. À partir de 1893, il bénéficie d’une rente viagère de 500 marks (P. Sebald, 2007, p. 32).

À sa mort, en 1904, il est remplacé par un descendant de Mlapa.

Conclusion

Un espace (Baguida), un moment (5 juillet 1884) et des acteurs (Dr Gustav Nachtigal et le couple Mlapa-Plakou) ont, en l’espace d’une minute, scellé la naissance du Togo en tant qu’entité territoriale internationalisée.

Cet acte fondateur, dont la profondeur historique est souvent réduite à un simple savoir scolaire, occulte les nombreuses intrigues qui l’entourent.

Ce qu’il faut retenir, c’est que l’État togolais s’est construit progressivement depuis 1884. Ce que beaucoup de Togolais connaissent moins, c’est la manière dont ce territoire, constitué au départ de trois chefferies côtières, est devenu en quelques années une colonie de 87 200 km², considérée comme l’une des plus importantes réussites coloniales de l’Allemagne, pourtant entrée tardivement dans la course impérialiste.

Le Togo connaîtra ensuite trois expériences coloniales : allemande (1884-1914), britannique (1914-1920 sur une partie du territoire), puis française (1914/1920-1960), avant d’être placé sous mandat de la Société des Nations (1920-1945), puis sous tutelle des Nations unies (1945-1960), jusqu’à son indépendance, ouvrant une nouvelle page de son histoire.

Dr WEMBOU Sama Missimba
Historien

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page